Le virus et le PrĂ©sident

La Feuille constituante du lundi 9 mars 2020

La crise sanitaire qui se dessine, qu’on l’attribue Ă  la dangerositĂ© effective du Covid-19 ou Ă  l’application du principe de prĂ©caution Ă  l’Ă©chelle nationale, joue comme un terrible rĂ©vĂ©lateur de la nature de ce gouvernement (et les prĂ©cĂ©dents), et des vices institutionnels qui minent notre sociĂ©tĂ©.
L’incompĂ©tence d’abord. Celle d’une Agnès Buzyn piteusement dĂ©barquĂ©e au prĂ©texte d’un scandale providentiel, au moment mĂŞme oĂą le plan de crise aurait dĂ» ĂŞtre opĂ©rationnel. L’imprĂ©paration, donc. Ainsi, alors que les professionnels de santĂ© avaient reçu des masques de protection FPP2 dès le dĂ©but de l’alerte Ă  la grippe H1N1 en 2009, ils n’ont toujours rien reçu Ă  ce jour. Et lorsque Emmanuel Macron proclame avec grandiloquence la rĂ©quisition des stocks de masques… il s’agit en rĂ©alitĂ© de simple masques chirurgicaux, totalement inadaptĂ©s. Et les discours tantĂ´t rassurants, tantĂ´t alarmistes selon les ministres, ne font qu’aggraver le sentiment d’insĂ©curitĂ©.
Mais ce qui se donne Ă  voir derrière cette crise, ce sont aussi des politiques qui ont de longue date travaillĂ© Ă  dĂ©sorganiser tout un système de santĂ© rĂ©putĂ© insubmersible. Fin 2019 : en pleine mobilisation des personnels soignants pour alerter sur le point de rupture atteint par l’HĂ´pital public, le Parlement vote le budget 2020. Le ministère de la SantĂ© est l’un des plus rudement touchĂ©s par les suppressions de postes. Quant au budget de la sĂ©curitĂ© sociale il abaisse le plafonnement des dĂ©penses pour le financement de l’HĂ´pital. Une fin de non recevoir qui s’avère aujourd’hui un arbitrage coupable, alors que notre système de santĂ© s’apprĂŞte Ă  affronter une crise d’ampleur inĂ©dite. MĂŞme l’OCDE dĂ©clare – mais un peu tard – que les politiques d’austĂ©ritĂ© doivent ĂŞtre abandonnĂ©es pour faire face. Quelle meilleure preuve de la nocivitĂ© des politiques nĂ©olibĂ©rales qui sĂ©vissent depuis une trentaine d’annĂ©es ?
Pour en arriver lĂ , il aura fallu, dans un pays qui faisait exception par l’hĂ©ritage solide du CNR, l’appui redoutable d’une monarchie prĂ©sidentielle : l’exĂ©cutif a la main sur tout pour dĂ©construire des institutions populaires conçues justement pour Ă©chapper aux grands prĂ©dateurs. La SĂ©cu, telle que pensĂ©e par Ambroise Croizat, c’est d’abord un système gĂ©rĂ© par les travailleurs qui bĂ©nĂ©ficient de cette part socialisĂ©e de l’Ă©conomie. C’est pourquoi, jusqu’aux ordonnances JuppĂ© de 1995, ni le gouvernement ni les dĂ©putĂ©s n’avaient droit d’ingĂ©rence dans son budget. Depuis, les gouvernements successifs n’auront eu de cesse d’assĂ©cher et piller ce trĂ©sor pour mieux l’accuser de ses « dĂ©ficits » – le dernier larcin, fin 2019, invoquant sans honte le financement des mesures dites « gilets jaunes ».
Le coronavirus rĂ©vèle ainsi, avec une ironie tragique, Ă  quel point les vices institutionnels, dĂ©possĂ©dant citoyens et travailleurs de leur souverainetĂ© sur ces questions vitales, exposent la population Ă  l’inconsĂ©quence d’une caste prĂ©datrice. LĂ  encore, il y a urgence Ă  ce que le processus constituant les restaure dans leur droit.
Pendant ce temps, le Président se rend au théâtre : une autre idée de la représentation…

Manon Le Bretton

Dialogue social : stop ou encore ?

Dialogue social : stop ou encore ?

Il aura donc fallu 2 ans de concertation, plus de cinquante rĂ©unions avec les centrales syndicales, et « 130 rĂ©unions avec les diffĂ©rentes professions » – aux dires de Jean-Paul Delevoye lui-mĂŞme – mais aussi la plus longue mobilisation sociale depuis un demi-siècle, pour que la montagne accouche d’une minuscule souris : l’annonce par Edouard Philippe, samedi 11 janvier, qu’il acceptait de retirer « provisoirement » l’âge pivot du projet de loi. Et encore : une souris, c’est trop dire. Car dans le mĂŞme temps il indique maintenir le principe de « l’âge d’équilibre », dont on ne voit pas bien en quoi il peut se dissocier dudit âge pivot ; il apparaĂ®t que cette stratĂ©gie de procrastination vise surtout Ă  justifier, en guise d’épilogue, un recours annoncĂ© aux ordonnances.

Rarement un gouvernement aura infligé un tel camouflet aux partenaires sociaux, sur lesquels il voudrait « en même temps » pouvoir s’appuyer : à l’heure où, dans le prolongement des Gilets Jaunes, une mobilisation populaire largement affranchie des routines s’impose bruyamment dans ce dialogue feutré, le gouvernement Philippe a tout intérêt à replacer ses partenaires institutionnels comme interlocuteurs privilégiés. Mais même le pas de deux exécuté par Edouard Philippe et Laurent Berger ces dernières semaines a été si bien percé à jour par les observateurs de la séquence qu’il perd toute crédibilité. Et la méthode de concertation est par ailleurs tellement brutale, que les acteurs syndicaux eux-mêmes ne peuvent plus se prêter à ce qui apparaît à tous comme une mauvaise comédie aux conséquences bien réelles :

« La méthode de concertation du gouvernement n’est rien d’autre qu’un enfumage permanent », s’offusque ouvertement François Hommeril, président de la CFE-CGC,

qui pointe l’absence totale de données chiffrées et de réponses concrètes de la part des interlocuteurs gouvernementaux.

D’un autre côté, comme l’ensemble des corps intermédiaires, les centrales syndicales sont de plus en plus en difficulté vis-à-vis de ceux dont elles sont censées défendre les intérêts, frappées de plein fouet par une crise chronique des processus de représentation. Et lorsque telle ou telle centrale se montre trop frileuse, il n’est plus rare que les bases passent outre ses consignes, comme on l’a vu récemment pour l’UNSA-RATP qui avait accepté un peu vite la trêve de Noël.

Difficile tenaille dans laquelle se trouvent pris les représentants syndicaux. Mais une chose est claire : face à une mobilisation populaire caractérisée par sa détermination à s’émanciper des cadres convenus, et spécialement inventive, tenter de ramener cette force vive dans le cadre trop étroit et perverti des protocoles institutionnels serait une grave erreur. Le salut syndical dépend d’abord de leur capacité à se reconnecter à ce surgissement populaire, et à se mettre pleinement à son service : réinventer ce lien pour prendre leur part au processus constituant d’un peuple qui se refonde lui-même, retrouver leur vocation et leur ambition révolutionnaire, sous peine de s’en trouver disqualifiés.

D’Ă©cole en prison

Ouvrez une Ă©cole, vous fermerez une prison, Ă©crivait Hugo dans un trait de gĂ©nie. Faudra-t-il finir en prison pour dĂ©fendre l’Ă©cole ?
Voici donc le crime. Voici la banderole qui a Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©e hier devant la PrĂ©fecture de Toulouse. Voici ce qui a justifiĂ© aux yeux du prĂ©fet une rĂ©pression ultra-violente Ă  coups de matraque sur les quelques enseignants pacifiques qui se trouvaient lĂ . Et 9 arrestations. Des fonctionnaires de la RĂ©publique. Un banal usage de la libertĂ© d’expression.
Une référence à Hugo donc, et à une époque où on crevait dans la rue en hommage aux philosophes des Lumières.

L’obscuritĂ© reprend ses droits. Chers collègues ne renonçons Ă  rien. Ne leur laissons pas ce point. Continuons Ă  enseigner Hugo et les Lumières dans nos classes. Continuons Ă  leur enseigner la Grande RĂ©volution, la Justice, et la Paix. Continuons Ă  leur enseigner que la RĂ©publique peut mourir. Et que pour cela ils commenceront par dĂ©truire son Ă©cole.

R.I.C. : Qui a peur de la dĂ©mocratie ?

Avec l’Ă©mergence du RĂ©fĂ©rendum d’initiative citoyenne comme revendication dĂ©sormais incontournable des Gilets jaunes, on voit ressurgir chez nos dirigeants une peur des masses populaires Ă  peine contenue. Sur BFMTV, Stanislas GuĂ©rini, dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de LREM, sonne l’alarme :  « Je ne veux pas que demain on puisse se rĂ©veiller avec la peine de mort dans notre pays parce qu’on aura eu un rĂ©fĂ©rendum d’initiative citoyenne« . L’argument instille le doute chez certains. La peine de mort tout de mĂŞme… Ne serait-on pas allĂ© un peu vite et loin en revendications ?

La peur du peuple comme boussole.

La critique n’est pas nouvelle, et cette peur ne date pas d’hier. N’oublions pas que l’histoire de la RĂ©publique ne s’est pas toujours confondue avec celle de la dĂ©mocratie : il y a une tradition rĂ©publicaine non dĂ©mocratique. Elle trouve sa source chez Aristote, hostile au pouvoir du Demos, et se prolonge au-delĂ  de l’Ancien RĂ©gime. John Adams, l’un des pères fondateurs des États Unis d’AmĂ©rique, dĂ©clarait tout de go : « J’ai toujours Ă©tĂ© pour une RĂ©publique libre, pas une dĂ©mocratie, qui est un gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant, cruel et intolĂ©rable. »

Alors mĂŞme que depuis longtemps plus personne n’osait contester que la souverainetĂ© appartienne en droit au peuple, comme source de la loi, on discuta encore longtemps pour savoir qui serait Ă  mĂŞme d’en devenir l’instance exĂ©cutive au sein de la citĂ©. Pour manipuler cet outil tranchant, il fallait des tĂŞtes bien faites et responsables. C’est ainsi qu’on justifiait les rĂ©gimes aristocratiques voire monarchiques.

(Sur ces questions, voir la passionnante Histoire de la République en France par Thomas Branthôme et Jacques de Saint Victor, ed. Economica)

Un barrage contre la populace

On pourrait penser qu’il s’agit lĂ  de dĂ©bats enterrĂ©s dont le spectre ne menace plus depuis longtemps nos dĂ©mocraties installĂ©es. Mais Ă  y regarder de plus près, qu’est-ce d’autre que cela qui est en train d’affleurer dans le dĂ©bat public, portĂ© comme un seul homme par les membres de la majoritĂ© ? Gilles Le Gendre, prĂ©sident du groupe LREM Ă  l’AssemblĂ©e, revendique contre les appels au RIC une « certaine verticalitĂ© du pouvoir », et veut « concilier la dĂ©mocratie reprĂ©sentative et la dĂ©mocratie participative ». De son cĂ´tĂ©, Stanislas GuĂ©rini citĂ© plus haut joue la reprĂ©sentation contre l’intervention populaire : « Moi je crois aussi en la dĂ©mocratie reprĂ©sentative ». C’est dire, Ă  mots Ă  peine couverts : les reprĂ©sentants du peuples vous protègent contre le peuple lui-mĂŞme. De fait, ce genre de dĂ©clarations constituent un terrible aveu en creux. Qu’est devenue la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, aux yeux de ceux qui en bĂ©nĂ©ficient en l’incarnant ? Un barrage contre la populace – ce peuple vil, cette masse informe que les latins dĂ©signaient du nom de plèbe, soumis Ă  ses passions et bas instincts, prĂŞt Ă  se laisser dĂ©voyer par le premier tribun populiste venu.

On serait tentĂ© de leur dire qu’il est un peu tard pour regretter les corps intermĂ©diaires, Ă  commencer par les syndicats, qu’ils se sont employĂ© mĂ©thodiquement Ă  discrĂ©diter Ă  coups de contre-vĂ©ritĂ©s, et Ă  priver de tout levier d’action Ă  coups de lois travail. Les voici Ă  prĂ©sent, avec les Gilets Jaunes, confrontĂ©s Ă  ce qu’est le peuple dans toute sa vigueur, sa diversitĂ© et son caractère insaisissable. Mais surtout, c’est justement parce que la plupart de nos reprĂ©sentants se sont assis sur leur mandat comme dans un fauteuil capitonnĂ© que le peuple se trouve contraint de passer Ă  l’acte, les rappelant aux origines du mot : le latin mandatum dĂ©rive du verbe qui signifie « ordonner », et que l’on retrouve dans « commander ». Par son mandat, le peuple ne donne pas carte blanche : il ordonne. Et chaque Ă©lu devrait voir dans chaque gilet jaune une statue du commandeur, venu le rappeler Ă  ses devoirs de reprĂ©sentant du peuple et de sa volontĂ©, agissant par procuration. Il ne saurait exister d’opposition entre dĂ©mocratie reprĂ©sentative et participative.

Sagesse populaire ?

De lĂ  Ă  permettre au peuple d’intervenir directement dans les dĂ©cisions politiques majeures, Ă  tout moment, par l’introduction du RĂ©fĂ©rendum d’initiative citoyenne, il y a un pas que certains refusent de franchir. Tels les compagnons d’Ulysse ouvrant innocemment l’outre d’Éole, on craint de dĂ©clencher des ouragans qui emportent avec eux jusqu’aux chantres de la dĂ©mocratie participative. Veut-on s’exposer Ă  la dictature du nombre ? Peut-on raisonnablement faire le pari de la sagesse populaire ? En rĂ©alitĂ©, la question n’est pas lĂ . Car il n’y a pas de vertu immanente du peuple ; il y a une vertu effective de la dĂ©mocratie, dès lors qu’on veut bien la prendre dans toute sa radicalitĂ©. Donner au peuple le pouvoir et le suffrage universel, ce n’est pas seulement lui donner les clĂ©s du château ; c’est s’obliger au mĂŞme instant Ă  lui en donner les moyens, sous peine de faire sombrer la sociĂ©tĂ©. Chaque fois que l’on ruse avec la souverainetĂ© du peuple au nom de la vertu et des compĂ©tences supĂ©rieures d’un gouvernement des meilleurs (aristoĂŻ), ou d’une super-structure technocratique, on n’est plus tenu de donner Ă  ce peuple les moyens de se rendre digne d’exercer ce pouvoir. On s’apprĂŞte aussitĂ´t Ă  brader l’Ă©ducation rĂ©publicaine, l’accès Ă  la culture, la formation du citoyen Ă  exercer sa souverainetĂ©. Et par lĂ  mĂŞme on valide la confiscation du pouvoir au profit de ceux qui savent, ceux qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© des meilleures Ă©coles et des plus hautes Ă©tudes. D’oĂą le sabordage auquel on assiste de la part des gouvernants libĂ©raux, qui ne se cachent mĂŞme plus de rĂŞver Ă  un rĂ©gime oligarchique. C’est la rĂ©publique des experts et des technocrates, contre la dĂ©mocratie.

Telle est la puissance du R.I.C. ou de l’assemblĂ©e constituante : par leur radicalitĂ© dĂ©mocratique, ils obligent la sociĂ©tĂ© et ses gouvernants Ă  inventer les voies d’un Ă©litisme universel, qui place le citoyen Ă  la hauteur de sa souverainetĂ©. Ce que ne veulent pas comprendre les porte-voix de l’oligarchie, dont le pouvoir et les privilèges sont directement menacĂ©s par un retour aux fondamentaux de la dĂ©mocratie. Qu’importe : nos gilets jaunes auront saisi avant eux la puissance de cette idĂ©e dont l’heure est venue.

Carcassonne, Aude, 24 novembre 2018

Les Jaunes

les jaunes limoux

Quelques jours après le lancement de la mobilisation du 17 novembre un peu partout en France, les ronds-points de métropole et d’outremer n’ont pas dit leur dernier mot. Dans de nombreux secteurs ruraux et péri-urbains, les gilets jaunes tiennent la barricade en se relayant, en s’auto-organisant, dans une démarche qui étonne les manifestants eux-mêmes presqu’autant qu’elle agace une bonne partie des commentateurs bien pensants. Après les sourires entendus face à une mobilisation record des réseaux sociaux – « on verra bien si tous ces énervés du clavier auront le cran de sortir » ; après les procès en récupération, en beaufitude ou en nihilisme environnemental (car c’est à présent entendu : le Français moyen-moyen est vulgaire, d’extrême-droite, et jette sans vergogne ses gobelets Mac Do par la fenêtre de sa voiture diesel) ; voici les accusations de nuire à l’économie française – elle qui, il faut le reconnaître, se portait jusque-là à merveille. Ce matin, notre ministre de l’Intérieur nous explique même que les gilets jaunes sont en voie de « radicalisation » (Ciel ! Des ultra-jaunes?), et qu’ils fragilisent le pays face au terrorisme ! N’en jetez plus, la coupe est pleine.

Après tout, pourquoi s’étonner de ces rĂ©actions de la part des porte-voix plus ou moins assumĂ©s de ceux-qui-ne-manquent-de-rien? Les chantres de la mobilitĂ© en marche, ceux qui ont le bon goĂ»t de se dĂ©placer en avion ou en 4×4 hybride, et qui ont lancĂ© sur les rĂ©seaux sociaux le hashtag #SansMoiLe17 dans un Ă©lan quasi spontanĂ© de mĂ©pris dĂ©complexĂ©, mĂŞlant indistinctement les grandes leçons d’écologie aux appels Ă  forcer les barrages routiers. Dans le paysage bigarrĂ© des attroupements spontanĂ©s, le mot d’ordre le plus communĂ©ment partagĂ© jusque sous les fenĂŞtres de l’ElysĂ©e n’est-il pas « Macron, dĂ©mission ! » ? Il fallait une riposte ambitieuse : c’est de bonne guerre.

On peut en revanche s’interroger sur les Ă©chos troublants que cette petite musique a pu trouver chez ceux qui Ă©taient il y a peu ciblĂ©s par les mĂŞmes. Je veux parler d’une partie des reprĂ©sentants syndicaux qui ont eu Ă  s’exprimer sur la question, et de certains de mes amis, que je pourrais dĂ©signer comme militants expĂ©rimentĂ©s. Ceux-lĂ  qui ont allègrement relayĂ© le fameux #SansMoiLe17 sans s’aviser du fait qu’il s’agissait d’un vecteur assez nausĂ©abond de la propagande gouvernementale, ironisant sur l’improbable concrĂ©tisation de la colère numĂ©rique en mobilisation physique. Qui, constatant le jour J que leurs pronostics Ă©taient invalidĂ©s, ont poursuivi en pointant l’absence d’organisation, et ont criĂ© « On vous l’avait bien dit ! » lorsqu’une manifestante a Ă©tĂ© tuĂ©e sur un barrage par une automobiliste. Comme si eux-mĂŞmes n’étaient pas rĂ©gulièrement visĂ©s par ce genre de comportements dangereux, dans les manifestations pourtant encadrĂ©es par les Services d’Ordre expĂ©rimentĂ©s (un militant CGT en fit la triste expĂ©rience le 26 mai 2016 Ă  Fos-sur-mer). Comme s’il n’y avait pas eu sur place, aux cĂ´tĂ©s des gilets jaunes, un nombre consĂ©quent de gendarmes et policiers tout Ă  fait aptes Ă  assurer la sĂ©curitĂ©, hors comportements particulièrement imprĂ©visibles d’automobilistes chauffĂ©s Ă  blanc par les appels Ă  rentrer dans le tas. Ceux-lĂ  mĂŞme qui sur les rĂ©seaux sociaux entonnent avec panache : « Cher gilet jaune, Lorsque je suis venu te chercher pour dĂ©fendre les services publics, tu n’es pas venu, tu n’étais pas fonctionnaire… », dans une litanie qui veut renvoyer les nĂ©ophytes aux heures sombres de la collaboration passive – rien que ça.

Entendons-nous bien : mon propos n’est ni de minimiser l’importance des organisations syndicales, ni d’idĂ©aliser niaisement le mouvement populaire des gilets jaunes. Bien sĂ»r notre histoire sociale doit beaucoup aux organisations syndicales, et leur savoir-faire n’est plus Ă  dĂ©montrer (en tout cas pas Ă  moi). Bien sĂ»r les gilets jaunes comptent dans leurs rangs un certain nombre de citoyens hargneux et revanchards, spĂ©cialement agressifs Ă  l’encontre des Ă©trangers ou des homosexuels : dĂ©nonçons leurs actes avec fermetĂ©. Mais qui peut sĂ©rieusement croire qu’il pourrait en ĂŞtre autrement, lorsqu’on regarde en face le paysage social, et la recrudescence de comportements racistes et discriminants au quotidien ? Est-ce une raison pour condamner d’avance la mobilisation populaire et refuser de s’y mĂŞler ? Ce mouvement est divers, il est Ă  l’image de la sociĂ©tĂ© française dans ses composantes populaires et moyennes, et ne saurait ĂŞtre exempt de ses aspects les moins glorieux. Mais qu’espèrent les experts en mobilisation sociale, en opposant cette colère Ă  celle des grĂ©vistes et manifestants de la loi Travail ou de dĂ©fense des cheminots ? C’est non seulement absurde mais totalement contre-productif. D’abord parce que beaucoup de celles et ceux qui Ă©taient dans les manifestations perlĂ©es, Ă  l’appel des intersyndicales plus ou moins larges, n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  rejoindre les rangs des gilets jaunes, si l’on veut bien regarder les choses telles qu’elles sont. Ensuite parce que le fait que beaucoup de nos concitoyens, en effet, se mobilisent ici pour la première fois, devrait non seulement les rassurer sur la prĂ©tendue indiffĂ©rence des Français aux attaques gouvernementales, mais surtout les interroger : pourquoi les mĂŞmes n’ont-ils pas eu ce dĂ©clic avant, lorsque les très sĂ©rieuses organisations syndicales et/ou politiques les appelaient Ă  une rĂ©volte labellisĂ©e ? Pour ma part, je constate que cette mobilisation sĂ©duit justement parce qu’elle est absolument transversale. Aucune bannière ne vient exclure en identifiant les initiateurs – c’est d’ailleurs bien ce qui laisse perplexe les commentateurs. L’emblème du gilet jaune, imposĂ© par le code de la route dans tous les vĂ©hicules sans distinction, strictement exempt de tout signe d’appartenance particulière, est un de ces signifiants vides thĂ©orisĂ©s par Laclau. Et l’on va sur les ronds-points rencontrer un voisin qu’on croisait sans le connaĂ®tre, tisser des liens de proximitĂ© tout en se reconnaissant dans un rejet commun du gouvernement. C’est vague, me direz-vous. Mais c’est justement ce qui permet Ă  tous de s’y retrouver.

gilets jaunes banderole assemblée carca

Le rĂ©sultat, ce sont des Ă©bauches de comitĂ©s citoyens, une occupation de ronds-points et de parkings souvent Ă©tonnamment organisĂ©e et inventive, dont les formes et les rituels sont en train de s’écrire. Des dĂ©bordements et de vrais dĂ©rapages aussi. C’est, dans les zones rurales autour de chez moi, une mobilisation inĂ©dite dans la moindre petite ville oĂą rien de tel ne s’était vu depuis Je suis Charlie, avec une dĂ©termination Ă©vidente dans la durĂ©e. Ce sont des gendarmes et policiers qui, bien souvent, travaillent en bonne entente avec les manifestants dans l’esprit des polices de proximitĂ© supprimĂ©es par Sarkozy en 2003, contrairement Ă  ce qui a pu se passer dans les grandes villes oĂą les bataillons de CRS sont intervenus parfois violemment. Ce sont des riverains qui se relaient mĂŞme la nuit, qui viennent apporter les croissants ou une soupe chaude Ă  partager, Ă  prĂ©sent rejoints par les lycĂ©ens que l’on disait perdus Ă  tout jamais dans leurs smartphones, dans des secteurs que l’on croyait Ă©teints, et oĂą Nuit Debout n’avait jamais pĂ©nĂ©trĂ©. Et surgissent certains mots d’ordres au dĂ©fi de tous les mĂ©pris : rĂ©tablissement de l’ISF, revalorisation du smic, justice fiscale, souvent aussi dĂ©fense des services publics. 

Un excellent terreau pour convaincre de l’importance des transports en commun de proximitĂ©, ou des structures collectives, pour qui veut bien s’en donner la peine. Convaincre aussi ceux qui se trompent de colère, ce qui est la plus ardue de nos tâches. Sinon quoi ? Continuer Ă  distinguer les colères pour les opposer, se compter par branche et par syndicat,  en espĂ©rant marquer des points aux prochaines Ă©lections professionnelles ? Et après avoir bien sermonnĂ© les manifestants pour leur manque structuration, leur faire la leçon parce qu’ils ne veulent pas dĂ©filer sous la bannière de l’inter-syndicale ? L’exemple des Lip Ă  Besançon, entre autres, a montrĂ© que lorsqu’elles savaient prendre le train en marche, les organisations traditionnelles avaient tout leur rĂ´le Ă  jouer dans le succès historique d’une mobilisation inventive. Gageons donc que les centrales syndicales et les militants politiques les plus aguerris finiront par aller y voir de plus près et mettront leur savoir-faire au service d’un Ă©lan qui pourrait bien marquer l’histoire des mobilisations sociales : ce serait Ă  mon sens la meilleure preuve qu’ils savent entendre les aspirations populaires.

#Macron, l’#Ecologie et les #GiletsJaunes đźŚ±đźš—đź›«

Samedi 17 novembre se profile une mobilisation d’une nature inĂ©dite et qui pourrait faire date. A celles et ceux qui s’inquiètent que les motifs de cette colère populaire ne soient pas assez purs, je propose un petit rĂ©sumĂ© des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents : 

  • On construit des #CentresCommerciaux bĂ©tonnĂ©s en pĂ©riphĂ©rie des villes partout en France, pour des enseignes multinationales cotĂ©es en bourse, oĂą l’on vend des produits qui ont fait 3 fois le tour de la Terre ;
  • On refuse de rĂ©flĂ©chir Ă  des transports publics inter-communaux dans les zones #rurales : trop cher. Chaque foyer est contraint de fonctionner avec 2 vĂ©hicules pour les moindres activitĂ©s quotidiennes ;
  • Du coup les boutiques de proximitĂ© mettent la clĂ© sous la porte, on tue les #CentresVilles ;
  • Pendant ce temps on met la #SNCF en demeure de devenir concurrentielle, on Ă©trangle le budget et on casse les statuts, ce qui entraĂ®ne une dĂ©sorganisation profonde du rĂ©seau ferrĂ© et la fermeture des lignes de proximitĂ© ;
  • On encourage les #TransportsAĂ©riens ultra-polluants pour les dĂ©placements nationaux, Ă  coup de subventions ;
  • On supprime peu Ă  peu tous les #ServicesPublics de proximitĂ©: hĂ´pitaux, poste, tribunaux, Ă©coles, etc.
  • A tous les #chĂ´meurs gĂ©nĂ©rĂ©s par ces politiques absurdes, on annonce qu’ il faudra qu’ ils acceptent d’aller bosser Ă  300 bornes, parce que c’est ça la modernitĂ©, et que sinon ils seront radiĂ©s ;
  • On tire tous les #salaires vers le bas et on prĂ©carise les travailleurs Ă  coups d’#ordonnances ou de #49.3.

Et après ?

On explique Ă  tous ces gens qu’ on va augmenter les taxes sur les #carburants pour sauver la planète. Et s’ils bronchent, c’est que ce sont des fachos pas Ă©colos.
Ou comment dĂ©goĂ»ter dĂ©finitivement 90% de la population de tout ce qui touche Ă  l’Ă©cologie.
Marre que la question environnementale soit sans cesse rĂ©cupĂ©rĂ©e et tordue par Macron : l’Ă©cologie n’est ni le faux-nez du libĂ©ralisme agressif, ni un signe extĂ©rieur de richesse. Elle doit devenir la chose publique parce qu’ elle est l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral humain.
Marre aussi de la #fiscalitĂ© arbitraire dĂ©connectĂ©e de toute idĂ©e de justice, qui Ă©cĹ“ure nos concitoyens de toute espèce d’impĂ´t. Commencez par rendre l’#ISF ! Nous voulons un impĂ´t dont on puisse ĂŞtre fiers.
Messieurs Macron et consorts, vous pouvez bien vous enfoncer dans votre mépris nauséabond : il ne vous préservera pas de la colère du peuple.

Battre campagne en zone rurale : un parcours du combattant ?

L’IntĂ©rĂŞt GĂ©nĂ©ral #03 Les Campagnes – Janvier 2018

Illustration de couverture : Clément Quintard

« Faire campagne » : l’expression trouve son origine dans l’analogie avec le vocabulaire militaire. Et lorsque cette campagne se dĂ©ploie en zone rurale, la mĂ©taphore prend tout son sens : pour le ou la candidat.e et son Ă©quipe, la circonscription se prĂ©sente d’abord comme un vaste territoire Ă  couvrir, alors mĂŞme que tous les handicaps liĂ©s Ă  ce qu’il est convenu d’appeler la ruralitĂ©, soigneusement listĂ©s dans son programme politique – dĂ©sertification, Ă©loignement des services publics, absence de couverture mĂ©diatique, etc. – lui font très concrètement obstacle. De deux choses l’une alors : soit il dispose de beaucoup de temps et d’importants moyens financiers. Soit il devra s’armer d’une bonne dose de courage et d’inventivitĂ©.

Lors des élections législatives de 2017, j’ai eu l’honneur d’être candidate pour la France Insoumise, avec Jean-Didier Carré, dans l’une des circonscriptions rurales les plus étendues de France : la 3ème de l’Aude, qui compte pas moins de 295 communes et 320 bureaux de vote. En quelques semaines, l’analogie militaire allait s’imposer à nous avec une certaine évidence.

Vous verrez du pays !

La 3ème circonscription s’étend sur tout l’ouest du département en une bande de plus de 100 km de long du nord au sud et 3000 km². Le redécoupage opéré par la loi de 2010 eut pour principe d’équilibrer le poids des circonscriptions en nombre d’habitants autour de 215 000 ; aussi les zones de faible densité démographique correspondent-elles à des périmètres d’autant plus larges. En outre, l’étendue se double logiquement de l’absence d’agglomérations conséquentes, qui constitueraient des points de centralité sur ce territoire. La première difficulté consiste donc à identifier des lieux de convergence géographique sur l’ensemble de la circonscription, pour aller à la rencontre des électeurs. Vingt réunions publiques furent programmées entre le 9 mai et le 8 juin, soit une réunion chaque jour ouvrable. Un plan de campagne particulièrement ambitieux pour un binôme de candidats composé de deux actifs à plein temps et parents de jeunes enfants. Finir sa journée de travail, faire une à deux heures de trajet parfois jusqu’à un village niché au bout d’une route de montagne pour animer une réunion publique, rentrer chez soi à une heure avancée de la nuit : la campagne fut d’abord une épreuve physique.

Déserts

Et pourtant mĂŞme Ă  ce rythme, des pans entiers de la circonscription Ă©chappent, et l’on ne touche qu’une certaine catĂ©gorie d’électeurs relativement politisĂ©s – celles et ceux susceptibles de se dĂ©placer pour une rĂ©union politique. Il fallait donc envisager d’autres façon de s’adresser aux citoyens Ă©loignĂ©s de la chose politique. MĂ©thode d’éducation populaire, le « Porteur de parole » consiste Ă  poser aux passants d’un lieu piĂ©ton une question large, faisant appel Ă  leur expĂ©rience personnelle ; un moyen de rĂ©habiliter l’espace public comme espace politique. La question « Et si vous proposiez une loi ? » , posĂ©e sur les marchĂ©s ou lors de nos assemblĂ©es, a mis en Ă©vidence le large panel des thèmes qui prĂ©occupent les habitants de cette circonscription rurale : ceux liĂ©s Ă  la ruralitĂ© ( mobilitĂ©, services publics, chĂ´mage, agriculture, etc.) mais aussi des problĂ©matiques institutionnelles, Ă©conomiques, sociales et environnementales beaucoup plus larges.

Or pour mettre en place de telles actions, nous butions sur la rarĂ©faction des lieux de frĂ©quentation piĂ©tonne. Car la dĂ©sertification des centres de petites villes et des villages, largement aggravĂ©e par l’implantation systĂ©matique de zones commerciales pĂ©riphĂ©riques, limitent toujours davantage les lieux de passage : ceux-ci se cantonnent de plus en plus aux supermarchĂ©s – terrains privĂ©s oĂą le militantisme politique n’a guère sa place. Quant aux traditionnels marchĂ©s, de nombreuses communes adoptent un règlement spĂ©cifique interdisant tout prosĂ©lytisme politique dans la zone marchande. Les lieux d’expression et de dĂ©bat dĂ©mocratique disparaissent ainsi insensiblement de l’espace social, et plus cruellement encore dans les zones rurales.

Nous sommes nos propres médias

Autre conséquence de cette dissémination en petites communes : la 3eme circonscription de l’Aude constitue un véritable désert médiatique. Rédactions de PQR, télévision, radios, se concentrent sur les villes de Carcassonne et Narbonne, épicentres des deux autres circonscriptions du département. La nôtre passait ainsi sous les radars, à quelques exceptions près ; et contrairement aux candidats des deux autres circonscriptions audoises, aucun débat public ne nous fut proposé. C’est sans doute l’une des plus grandes frustrations de cette campagne : n’avoir pas pu confronter publiquement nos programmes et arguments avec ceux des autres candidats. Le seul reportage (6 minutes au total) faisant intervenir les 6 principaux candidats de la circonscription fut effectué par France 3 Occitanie, venue nous observer au titre… de la ruralité. Cette situation profitait naturellement au candidat du PS, André Viola qui, président du Conseil Départemental et donné favori de longue date dans ce dernier bastion vallsiste, était suivi de près par les médias en sa qualité d’élu, menant sur son temps de mandat une campagne qui ne disait pas son nom, et visant en particulier les élus locaux selon de vieilles pratiques clientélistes. On peut supposer aussi que la situation ne pénalisait guère la candidate du Front National, surfant sur le battage médiatique national : comme beaucoup de territoires ruraux, l’Aude avait porté le FN en tête au premier tour des présidentielles.

Jean-Luc Mélenchon était arrivé second. Et il faut souligner que la mobilisation audoise a d’abord eu lieu dans le cadre de la présidentielle, véritable propulseur de la campagne législative. La dimension nationale de cette dernière fut un point d’appui déterminant, en particulier de par les médias alternatifs développés par la France Insoumise.

Le nerf de la guerre

Il faut un courage peu commun pour accepter le poste crucial – et bĂ©nĂ©vole – de mandataire financier dans une telle circonscription. Car tout cela a un coĂ»t : celui de l’impression des affiches et des tracts, celui des nombreux kilomètres parcourus par les afficheurs – bĂ©nĂ©voles aussi – qu’il faut pouvoir dĂ©dommager. Sur ce point d’ailleurs, notons que le plafond de dĂ©penses autorisĂ© est fixĂ© au pro-rata du nombre d’habitants que compte une circonscription : on peut se demander s’il ne serait pas lĂ©gitime d’intĂ©grer davantage dans ce calcul le nombre de bureaux de votes par exemple, pour tenir compte des kilomètres Ă  financer. Aucune entreprise n’accepte d’ailleurs de couvrir les panneaux officiels, tant le prix facturĂ© en serait exorbitant. Quoi qu’il en soit il n’était pas question pour nous de nous aventurer dans les hauteurs de ces plafonds budgĂ©taires : la banque – toute coopĂ©rative qu’elle fĂ»t – nous ayant refusĂ© le prĂŞt sollicitĂ©, nous avons menĂ© une collecte de fonds citoyens, essentiellement au cours de nos rĂ©unions publiques. Et la dĂ©marche s’est avĂ©rĂ©e efficace. Les dons et prĂŞts ont Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralement modestes mais suffisamment nombreux pour rĂ©colter au total plus de 17000 €, avec la satisfaction de n’avoir pas versĂ© un sou au système bancaire.

C’est donc bien la mobilisation citoyenne et populaire qui a portĂ© notre campagne, et nous a finalement permis de surmonter les difficultĂ©s propres au profil de la circonscription. Personne ne se serait risquĂ© Ă  parier sur un tel afflux, dans un secteur caractĂ©risĂ© par un certain essoufflement militant : absence de d’établissements universitaires, taux de chĂ´mage Ă©levĂ© et paupĂ©risation, distances gĂ©ographiques, Ă©touffoir d’une baronnie PS omniprĂ©sente… autant de raisons de voir les citoyens des zones relĂ©guĂ©es de l’Aude se dĂ©tourner de la chose politique. Or, chose inĂ©dite, au lendemain du 1er tour de la prĂ©sidentielle, le nombre de membres actifs investis dans notre campagne a presque doublĂ© en trois semaines, pour atteindre 250. Souvent novices en politique, il n’en Ă©taient pas moins dĂ©terminĂ©s et efficaces dans leur implication, ce qui a permis un maillage serrĂ© de la circonscription : chaque secteur gĂ©ographique s’est vu dotĂ© d’un insoumis-relais, chargĂ© de la communication locale – en particulier l’affichage officiel. La carte de circonscription punaisĂ©e au-dessus du bureau de notre directeur de campagne ressemblait assez Ă  celle d’un État-major ; mais si la mĂ©taphore militaire peut ĂŞtre pertinente, c’est dans les pages d’Hommage Ă  la Catalogne d’Orwell qu’il faudrait aller en chercher l’inspiration : une armĂ©e de citoyens volontaires et conscients, attachĂ©s Ă  l’égalitĂ© rĂ©publicaine – Ă©galitĂ© que contredit sans cesse la fracture territoriale.

Mener campagne en zone rurale engage donc d’emblée notre action politique dans la construction d’une force populaire : il faut faire peuple pour y faire campagne. Malgré une belle percée (14,75 %, tandis que le binôme PCF-EELV obtenait 3,16 % des voix : de quoi nous hisser aux portes du second tour), nous n’avons pas remporté cette bataille ; mais dans les coins les plus reculés de notre vaste circonscription, le réseau d’insoumis est à présent établi et prêt à mener les luttes locales ou nationales : un désenclavement des insoumissions, en somme.

Maisons de retraites EHPAD, un marchĂ© juteux

https://heuredupeuple.fr/maisons-de-retraites-ehpad-marche-juteux/

« En matière d’immobilier, on dit gĂ©nĂ©ralement qu’il faut acheter oĂą l’on aimerait vivre. L’investissement dans un Ă©tablissement d’hĂ©bergement pour personnes âgĂ©es dĂ©pendantes (EHPAD) qui consiste Ă  acheter une chambre dont on confiera la gestion Ă  un exploitant, est certainement l’exception qui confirme la règle. Car il s’agit bien lĂ  d’un investissement porteur, bien que personne n’ait vĂ©ritablement envie d’y rĂ©sider » .C’est ainsi que le site de L’Express « Votre argent.fr » s’adresse non sans cynisme aux investisseurs gourmands, dans un article au titre aguicheur : « Cet investissement immobilier aux rendements quasi assurĂ©s et Ă  la douce fiscalitĂ© ». Particuliers, banques, fonds de pensions ou courtiers s’y bousculent : une fiscalitĂ© avantageuse, des rendements « autour de 4,5%, et plus encore pour les biens acquis sur le marchĂ© secondaire »… les Ehpad intĂ©ressent les placements financiers au moins autant que le placement de personnes âgĂ©es.

Comment en est-on arrivé là ?

On aurait tort de penser que cette situation rĂ©sulte simplement d’une stratĂ©gie agressive du secteur privĂ© lucratif sur les acteurs traditionnels non lucratifs. En rĂ©alitĂ© la responsabilitĂ© des politiques publiques est considĂ©rable dans cette Ă©volution. Créés par la loi du 24 janvier 1997, les Ehpad proposent un hĂ©bergement longue durĂ©e associant services sanitaires et services d’hĂ©bergement. Leur financement se dĂ©compose en 3 parties : le « soin », financĂ© par l’assurance maladie via les Agences RĂ©gionales de SantĂ© (ARS) ; la « dĂ©pendance » financĂ©e par le rĂ©sident lui-mĂŞme, et par le Conseil DĂ©partemental lorsqu’il bĂ©nĂ©ficie de l’APA (Allocation PersonnalisĂ©e Autonomie) ; enfin la partie « hĂ©bergement », Ă©galement financĂ©e par le rĂ©sident. Avant la loi de crĂ©ation des EHPAD, le financement dĂ©pendait du statut juridique des Ă©tablissements : seuls les Ă©tablissements non lucratifs – publics ou associatifs – percevaient des dotations publiques. DĂ©sormais, l’attribution de ces financements dĂ©pend uniquement du niveau de dĂ©pendance moyen (GIR) des rĂ©sidents accueillis, ce qui permet aux Ă©tablissements privĂ©s lucratifs de bĂ©nĂ©ficier des mĂŞmes fonds que les non-lucratifs.

Du point de vue du rĂ©gulateur public, cela permet de laisser la part « hĂ©bergement » Ă  la charge des familles tout en contrĂ´lant les budgets « soin » et « dĂ©pendance » qui lui reviennent. Mais par lĂ  mĂŞme, les Ă©tablissements privĂ©s lucratifs peuvent assurer l’hĂ©bergement des personnes âgĂ©es dĂ©pendantes exactement au mĂŞme titre que les acteurs traditionnels (publics ou issus de l’économie sociale), obtenir des autorisations pour la construction de nouveaux Ă©tablissements, et accueillir des bĂ©nĂ©ficiaires de l’APA. Autrement dit, les groupes privĂ©s vont se dĂ©velopper et gagner en rentabilitĂ© grâce aux financements publics et socialisĂ©s ; de leur cĂ´tĂ© les EHPAD non lucratifs se trouvent directement affaiblis par cette mise en concurrence avec des groupes capables de dĂ©gager des bĂ©nĂ©fices d’autant plus consĂ©quents qu’ils facturent l’hĂ©bergement bien plus cher : le prix mĂ©dian est de 1801 € /mois dans les EHPAD publics et de 2620 € dans le privĂ© lucratif (source : CNSA). Cette logique trouve son aboutissement dans la « Loi relative Ă  l’adaptation de la sociĂ©tĂ© au vieillissement » de 2015, qui annonce : « Cette loi est porteuse d’un changement de regard sur la vieillesse. […] Afin de permettre d’accompagner au mieux l’avancĂ©e en âge de la population, les acteurs publics et privĂ©s continueront d’être mobilisĂ©s pour le dĂ©veloppement de la silver Ă©conomie, filière d’innovation stimulant la croissance et l’emploi. » Pour la première fois, le vieillissement et la dĂ©pendance ne sont plus envisagĂ©s par le lĂ©gislateur comme un risque, mais comme une opportunitĂ© Ă©conomique pour le public et le privĂ©, main dans la main.

Le Privé au détriment du Public

Pourtant, malgrĂ© la mise en place de nouveaux outils de financement – journĂ©e de solidaritĂ© de 2005 et Contribution additionnelle de solidaritĂ© pour l’autonomie, CASA, en 2013 – le vieillissement de la population reprĂ©sente une augmentation considĂ©rable de la dĂ©pense publique : 24 milliards d’euros en 2016, plus 10 milliards d’ici 2040, pour faire face Ă  cette hausse des personnes âgĂ©es dĂ©pendantes. Dans un contexte austĂ©ritaire, les collectivitĂ©s n’ont qu’une obsession : maĂ®triser cette dĂ©pense, et de plus en plus, s’en dĂ©lester. Aussi freinent-elles de plus en plus l’ouverture de nouvelles places en EHPAD. Une directrice de groupe d’EHPAD de l’économie sociale pouvait ainsi dĂ©clarer en 2016 : « l’ARS refuse toute crĂ©ation de nouveaux Ă©tablissements parce qu’elle sait que derrière, elle devra payer des emplois pĂ©rennes »(1). En face, les investisseurs privĂ©s se frottent les mains : le doublement de la population de plus de 65 ans d’ici 2060 booste ce marchĂ© en expansion, comme en tĂ©moigne cet extrait d’un article de Les Echos.fr vantant sans vergogne « Le nouvel Eldorado des RĂ©sidences services » : « les EHPAD rĂ©pondent Ă  un besoin grandissant de structures adaptĂ©es au vieillissement de la population. Or, la France en manque et l’Etat n’a plus les moyens de financer ces maisons mĂ©dicalisĂ©es ». « L’achat dans une rĂ©sidence mĂ©dicalisĂ©e dispose d’une bonne visibilitĂ© sur trente ans », affirme Benjamin Nicaise, PDG de Cerenissimo.

Par ailleurs, le principe du libre choix de l’établissement par les familles justifie la parution de palmarès des meilleurs EHPAD, qui, comme dans d’autres secteurs (éducation, hôpitaux), encouragent des comportements de consommateurs de la part des familles. Phénomène de « bench-marking » qui vient encore accentuer la mise en concurrence des établissements ; il encourage en outre l’importation dans le public de méthodes managériales issues du monde lucratif.

Performances chiffrées, soins minutés : il est en effet frappant de constater que la dénonciation de la maltraitance institutionnelle n’est en rien l’apanage du secteur lucratif. Mais il est certainement d’autant plus choquant de constater que certains groupes n’hésitent pas à augmenter des marges déjà colossales en imposant aux résidents et aux personnels des conditions de vie et de travail proprement insoutenables. C’est ce que dénonçait le magazine « Pièces à conviction » sur France 3, en octobre 2017, à travers l’exemple de Korian : ce groupe dont les bénéfices ont bondi de 400 % entre 2015 et 2016, n’hésitait pas à rationner les couches de ses résidents… pourtant financées par l’argent public. Ce sont au total entre 7000 et 10000€ par an d’économies pour l’établissement. Il en faut plus sans doute pour couper l’appétit des actionnaires du groupe.

Manon Le Bretton

(1) Citée par I. Delouette et L. Nirello dans la revue « Journal de gestion et d’économie médicale »2016-7 p.387 : « Le processus de privatisation du secteur des EHPAD ».8